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Editorial (Avril 2011)

    eole
    Sale bête !

    Bien qu'étant de nature peu violente, je suis bien forcé d'avouer que certaines catégories de mammifères me hérissent le poil. Ainsi, je n'apprécie pas beaucoup ces "maîtres" qui laissent aboyer leur chien toute la journée pour le plaisir d'emmerder les voisins. Je n'aime pas beaucoup non plus ces marsupiaux bleus qui adorent vous coller une amende parce que vous avez osé dépasser légèrement la vitesse réglementaire de 30 km/h dans une rue déserte à 4 bandes en pleine nuit. Et pour finir, je n'ai que peu d'affection pour ces gros ours mal léchés qui insultent vos poubelles par leur délicatesse pachydermique, qui les éparpillent à tous les vents autour de leur camion sur lequel on placarde des slogans écologiques, qui ne les ramassent pas parce qu'aujourd'hui c'est comme ça mais qui prendront celles du voisin, qui courent dans les rues comme s'ils avaient peur que nos poubelles demandent l'asile politique à l'étranger… mais qui, une fois l'an, frappe à votre porte en étant coiffé de frais pour vous demander avec un sourire Disneyland : "Etrennes ?"…

    EOLE

    Mais il y a pire. Et nettement plus sournois. En effet, un animal dangereux sévit sous nos latitudes sans que personne ne bouge le petit doigt. Pour vous donner une échelle, les ravages qu'il génère valent à eux seuls une grande partie de la production de CO2 et d'adrénaline dans le monde ! Terrible je vous dis !
    Cette race, qui n'est malheureusement pas en voie d'extinction, jouit de surcroît d'une immunité complète alors qu'ils sont honnis quotidiennement par une grande partie de la population. Je veux bien entendu parler… des ingénieurs ! Ben si !

    Au départ, l'ingénieur est un animal totalement inoffensif tant qu'il est dans sa période précontractuelle : il mange beaucoup, il boit encore plus, il braille en croyant chanter, il chante en croyant rire et il rit en croyant étudier. Bref, pendant cette période, l'ingénieur est un animal essentiellement passif au mode de vie parasitaire puisqu'il vit aux dépens de ses parents qui sont si fiers de lui et de ses amis puisqu'il est fauché.

    A l'évidence, nous pouvons nous accoutumer de ces animaux grotesques et braillards en les parquant dans des villes conçues spécialement pour eux. Ils peuvent y pratiquer le vélo toute une journée durant, salir les murs, vomir sur les vitrines et pisser tout leur saoul dans les boîtes aux lettres de leurs camarades. Seulement voilà, cette période précontractuelle est suivie d'une autre, nettement plus dangereuse : l'ingénieur passe sous contrat !...

    ING

    Désormais engagé, le voilà obligé de porter la cravate, de penser à voix basse et de parler en sentant le dentifrice mentholé. Comme vous pouvez l'imaginer, le choc est sévère est l'ingénieur se voit propulsé, sans y avoir été préparé, dans ce monde de responsabilités pour lequel personne ne l'a préparé. Ce qu'il ressent alors ressemblerait assez à un dégrisement brutal accompagné d'un électrochoc : il se rend compte qu'il est affublé d'une femme et de plusieurs enfants (2 en général) qui beuglent comme des étudiants, qu'il a un prêt pour la voiture et la maison sur le dos, que les vacances sont désormais "all-in" et qu'il a maintenant un chef - en cravate lui aussi - qui va vomir ses frustrations sur ses chaussures que sa maman ne lave plus. Ce n'est pas un choc, c'est un traumatisme !

    Certains supportent plutôt bien la chose et développent des stratégies très ingénieuses pour supporter le coup. La plus courante est la "Réunionite", trouble obsessionnel compulsif ayant pour but de masquer son incompétence sous des tonnes de salive et de papier. Une variante moins courante est la "Cépamoi". Il s'agit dans ce cas d'un refoulement typiquement freudien avec projection. Mais si, c'est facile à comprendre ! La Cépamoi pourrait se résumer par la pensée suivante "C'est pas moi le fautif puisque c'est pas moi qui l'aie pensé et si c'est pas moi c'est forcément quelqu'un d'autre". Pour ceux que cela intéresse, une épidémie de Cépamoi particulièrement intéressante se développe depuis plusieurs mois au sein du gouvernement belge.

    Mais, dans certains cas, l'ingénieur ainsi harcelé par ce monde qui ne l'a jamais compris dans ses aspirations et qui ne peut plus boire de la bière tout au long de la journée ni roter à pleine voix dans la rue, cet ingénieur se voit alors rattraper par ce système qu'il a pourtant fui avec pugnacité. Le voici responsable, le voici marié, le voici coincé. Et - chose étrange - certains d'entre eux sombrent dans une maladie grave et dégénérative nommée… la Bureautite !

    La Bureautite est à l'ingénieur ce que la maladie d'Alzenmeir est à la mémoire collective : une fin en soi ! Cette maladie consiste à rendre extrêmement compliqué quelque chose qui était simple et performant. Un exemple ? Faire une photocopie. Simple me direz-vous ? Détrompez-vous ! Il y a quelques jours, je me suis rendu dans une société dont je tairai le nom par pudeur. M'y installant, je découvre que j'ai besoin de quelques photocopies. Ayant trouvé l'engin, je place ma feuille sur la vitre ad hoc et j'appuie sur le bouton "copie". Rien ne se passa. Sur la face avant, un écran en couleur me renseigne sur un code d'erreur et qui me dit que je dois faire quelque chose mais sans me dire quoi ni où ! J'ai juste droit à un code (le 83, je ne suis pas prêt de l'oublier…).

    Pour résoudre mon problème, il a fallu faire venir 2 personnes qui ont pu enfin m'imprimer 5 copies de ma feuille. Total de l'opération : 35 minutes pour 5 feuilles. Et j'ai des témoins qui pourront en attester !


    Le Photocopieur 2

    C'est ça la Bureautite : c'est un type dans son bureau, avec son beau diplôme encadré au mur, qui conçoit une jolie machine où il a pensé à tout mais en ignorant superbement le pauvre plouc qui devra l'utiliser autrement qu'en théorie. A lui de se farcir les 120 pages du mode d'emploi pour faire une photocopie !

    EOLE

    Et on en a plein des comme ça : les boulons à 5 pans de chez Citroën dont les clefs n'existent pas dans le commerce, le recyclage du verre en deux couleurs qu'on mélange à nouveau ensuite, les machines à laver au tableau de commande plus compliqué que celui d'un Boing 747, les voitures "sécuritaires" qui vous donnent plus d'informations que vous ne pouvez en lire et, last but not least, le vin bio sursaturé en cuivre pour ne pas mettre trop de pesticide.

    Certains donnent un autre nom à cette maladie. Ils appellent ça "le progrès". Je suppose que cela les rassure de concevoir compliqué : on y cache tellement mieux ses limites.

    A ce propos, selon des sources avisées, les accidents de Fukushima sont dus au tremblement de terre et au tsunami. L'Homme n'y serait pour rien…

    Eric Lefèvre
    Ingénieur industriel

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