
Le bonheur n'est pas dans le pré !
On dit souvent que le théâtre est le reflet de notre société. J'en suis personnellement convaincu, mais je crois que ce reflet n'est pas unique et que certains événements de la vie nous en donnent d'autres à étudier. Ainsi, lors des dernières élections, il m'a été permis d'assister à une scène qui résume assez bien notre culture et surtout ses débordements par ceux-là mêmes qui sont censés nous en préserver. Commençons par un petit retour en arrière et revenons à la journée du 13 juin, date des élections dans notre royaume.
Alors que je revenais d'avoir accompli mon devoir civique, j'ai pu assister à la scène suivante. Devant l'entrée de l'école maternelle, où se trouvaient les isoloirs, les urnes et les gentils organisateurs commis d'office, se tenait à l'entrée une jeune agente de police dans son uniforme bleu impeccablement repassé. C'est qu'elle rayonnait comme un combi en plein soleil avec son képi tout propre et son œil acéré. Fière ! Voilà le mot ! Elle était sûrement fort fière d'être de faction en cette journée hautement civique. Comment l'en blâmer ? Il ne pouvait pas y avoir d'autres raisons car je n'ose imaginer que son sourire puisse être dû au plaisir de s'exhiber avec une arme, menottes et matraque à la ceinture devant une école gardienne.
Déjà à ce moment, je me suis demandé quel genre de délinquance pourrait bien venir troubler l'ordre de ce vote destiné lui-même à stopper le chaos. De quels dangers fallait-il donc nous protéger ? Question qui reste encore posée à l'heure où j'écris ces lignes. Donc, je vais voter et je sors reprendre ma voiture garée à quelques rues de là. Et, hasard curieux, les innombrables sens interdits autour de l'école m'amènent à passer devant sa grille d'entrée et donc devant la mainteneuse d'ordre couleur Schtroumpf. Et là, l'illumination : cette zélée fonctionnaire venait de me fournir la raison de sa présence. L'œil d'aigle aux cheveux longs lorgnait avec attention sur une voiture dont une des roues dépassait de la ligne blanche qui marquait son emplacement de parking. C'était donc cela ! Il fallait garantir à la population que personne ne se garerait avec un petit morceau de caoutchouc sur une ligne blanche. N'est-ce pas là une merveilleuse attention de la part de nos dirigeants ? En ce jour où tous se bousculent sur ordre gouvernemental, la police veille sur nos lignes blanches ! Apaisant, non ?
C'est donc profondément rassuré sur l'avenir de notre Belgique que je tentais de dépasser l'entrée de l'école. Mais je fus arrêté un peu plus loin dans mon élan car une dame fort âgée se tenait sur le bord du trottoir en regardant désespérément la route et le passage pour piéton dans l'espoir de pouvoir traverser. N'écoutant que mon cœur et mon éducation, je m'arrête avec plaisir et je fais signe à cette dame que la voie lui est désormais libre. Et là mon cœur se brisa : cette dame me remercia d'un superbe sourire qu'une main plissée vint accompagner… mais la descente du trottoir lui fut visiblement fort complexe. Le poids de l'âge lui rendait les 10 centimètres du trottoir fort difficile à vaincre. J'eus à peine le temps de défaire ma ceinture pour sortir de la voiture qu'un homme fort aimable couru vers la veille dame et lui donna son bras pour l'aider dans sa traversée. Cet homme charmant poussa même la politesse jusqu'à me remercier de m'être arrêté. La vieille dame s'accrocha au bras de ce gentleman et profita de cette sécurité retrouvée pour décocher de magnifiques sourires à toutes celles et tous ceux qui la regardait. Mais alors que cette traversée des lignes blanches se terminait, une question me saisit : comment se faisait-il que l'agente de police ne fût pas venue aider cette dame ? Elle en était pourtant fort proche. Je tournais la tête et regardais dans mon rétroviseur. Ce que je vis alors me donna le sujet de cet éditorial : notre préposée était occupée à verbaliser la roue terroriste qui osait enfreindre la sacro-sainte ligne blanche. Ce faisant, elle regardait dans notre direction sans pourtant bouger d'une once sa bonne volonté ou son bon sens. Quelle image. Quelle triste image ! Mais quel symbole : la répression anecdotique était visiblement prioritaire sur l'aide que l'on peut donner à ceux qui en ont besoin. Je ne pourrais mieux résumer notre pays que cette fonctionnaire de police ne l'a fait. Qu'elle en soit par ces lignes remerciée.
Autrement dit, entre la pression des lois qui rendent le vote librement obligatoire et la répression tous azimuts, il ne reste, je le crains, guère de place pour des valeurs constructives. Et si je ne nie pas l'utilité des limites et du respect de celles-ci, je les considère comme contre-productives si elles ne s'accompagnent pas d'encouragements et de valorisation de ces attitudes ; attitudes dont pourtant tout le monde regrette l'absence, mais que personne ne favorise. L'Histoire vous le dira : interdire et réprimer ne sont pas des religions dont sont nés des peuples de sagesse. Puisse les politiques se souvenir que l'exemple reste la meilleure façon d'apprendre aux autres et qu'un encouragement voudra toujours mille réprimandes. Car, entre pression et répression, il n'y a qu'un pré de différence, mais sans que le bonheur ne soit dedans.
Je vous souhaite d'excellentes vacances remplies de magnifiques découvertes artistiques et personnelles.