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Editorial (Octobre 2010)

    eole
    Je ne donnerai pas mon "sans"

    Pourriez-vous imaginer ceci : alors que vous marchez tranquillement, un individu vous accoste dans la rue et tente de vous convaincre de passer une journée entravée de chaînes et de boulets ! Surpris par une proposition aussi absurde, votre premier réflexe serait sans nul doute de lui demander pourquoi une telle envie ? Sans se démonter, l'individu au joli costume trois pièces vous expliquerait alors que cela vous serait très utile pour comprendre le sens profond de "liberté de mouvement". Voyant votre surprise grandir, il surenchérirait sur votre étonnement par son plus beau sourire en vous jurant ses grands dieux qu'il en fera une belle fête ! Décontenancé, peut-être objecteriez-vous que les chaînes et les boulets vous limiteront dans vos mouvements et que cela n'est pas votre meilleure définition de la fête ni de la liberté… Mal vous en prendrait, car votre audace serait alors immanquablement sanctionnée par une loi péremptoire qui rendrait ainsi votre objection tout aussi inutile qu'un peigne à un chauve.

    Absurde ? J'affabule ? En êtes-vous bien sûr ? J'en veux pour preuve cette merveilleuse journée de fête populaire qu'on appelle "la journée sans voiture". Quelle magnifique invention ! A l'heure où les entreprises exigent de plus en plus de mobilité de la part de leurs employés, à l'heure où l'ONEM refuse de prendre en compte les 30 kilomètres qui vous séparent de votre demeure pour aller travailler même si vous êtes une femme seule avec deux enfants, comment trouver un quelconque crédit à cette journée ? D'un revers de main, vos taxes de roulage, votre taxe de mise en circulation, vos taxes sur l'essence, votre taxe sur l'auto-radio et vos frais de contrôle technique sont tout bonnement éradiqués du vocabulaire pour vous permettre… de ne plus bouger ! Votre possibilité de mouvement si chèrement acquise est décrétée interdite pour toute une journée sans que votre avis ne compte ni qu'on vous rembourse quoi que ce soit.

    Mais peut-être suis-je trop exigeant ? Peut-être ai-je trop à cœur de défendre ma liberté ? Peut-être que je ne comprends pas l'intérêt d'être privé de mon moyen de déplacement pour mieux saisir ce qu'est la mobilité ? Peut-être, oui… Dans ce cas, j'aimerais qu'on m'explique pourquoi on me parle de mobilité alors que les TECs suppriment des lignes à tire-larigot par souci d'économies ou pourquoi on peut attendre 45 minutes un métro pendant la journée sans voiture à Bruxelles alors qu'à Budapest ce temps n'excède pas 2 minutes pendant une journée normale ? Là encore, la réponse est simple : insuffisance de budget. Dans ce cas, qui a le raisonnement le plus absurde : moi où ceux qui veulent me faire prendre les transports en commun sans avoir les moyens de leurs mirages ?

    De plus, déclarer comme jour de fête une privation me semble étrange. Généralement, c'est l'arrêt d'une privation qui génère la liesse populaire. Qu'essaye-t-on de nous faire croire ? Que nous devons nous réjouir d'être astreints à moins de liberté ? Que nous sommes des empotés notoires que seule la réprimande absconse titille ? Pourquoi ne pas tenter de créer des journées "sans" à l'avantage du contribuable ? Ca nous changerait un peu. J'imaginerais ainsi volontiers la journée sans travaux sur nos routes, la journée de la justice sans retard, la journée de l'inscription sans difficulté dans les écoles ou même - soyons fous - la journée sans extrémisme ? Voilà de vrais sujets de fêtes ! Et non le contraire !

    Ainsi - et définitivement - le mot "changer" ne signifiera jamais pour moi une soustraction. Changer un comportement humain n'a de sens que lorsqu'il s'envisage comme un ajout et non comme une amputation, car progresser est probablement la seule véritable mobilité de l'Homme. Et si chacun a le droit de se laisser embrigader par des discours lénifiants, il est de la responsabilité de tous de garder les yeux ouverts dans une ère où l'excès d'informations occulte l'essentiel.

    Et la question me hante : n'est-il pas temps d'élire le bon sens comme formateur de notre humanité ?

    P.-S. Mais il existe aussi des défenseurs du vélo qui ne manquent pas d'imagination pour frapper les esprits sans pour autant bloquer tout le monde. Ainsi cette manifestation des cyclistes madrilènes qui réclament plus de sécurité d'une manière peu habituelle... et hautement fédératrice !

    sans vêtement

    Tout compte fait, les journées sans, ça a peut-être du bon…

    Eric Lefèvre